Hermann von Nördlinger (1818-1897), ingénieur des forêts à Hohenheim près de Stuttgart (alors capitale du royaume de Wurtemberg), occupa de 1845 à 1881 la chaire de sylviculture de l’Académie agricole et forestière de Hohenheim. Cette académie, fondée par le roi Guillaume Ier en 1818, devenue Hochschule en 1904, a depuis évolué en un institut technique universitaire (Fakultät für Agrarwissenschaften) au sein de l’Université Hohenheim. Professeur d’économie forestière à l’Institut agricole de Grand-Jouan (qui précéda la création de l’ENS d’agronomie de Rennes) dans les années 1840, Nördlinger resta en relations avec plusieurs naturalistes français, notamment avec Auguste Mathieu, professeur d’histoire naturelle à l’Ecole forestière de Nancy, qui constitua également une importante collection d’échantillons de bois et collabora activement à la collecte organisée par Nördlinger (y compris après le conflit franco-prussien de 1870).
Il est possible que cet ouvrage ait été utilisé lors de démonstrations données à l’Ecole supérieure de pharmacie de Paris (cours d’organographie et de physiologie végétale d’Adolphe Chatin). Si le projet de Nördlinger s’adresse d’abord largement aux exploitants forestiers et aux professionnels du bois, il est aussi conçu comme pouvant accompagner les cours de l’auteur devant son auditoire à Hohenheim (pour pallier l’insuffisance des croquis), et l’ampleur prise par la collecte lui confère un intérêt botanique certain. Nördlinger le définit lui-même comme un « moyen didactique arrangé dans une édition propre à une diffusion en librairie » (vol. 1, fasc. de 1877).



Récompensé en 1851 lors de l’Exposition universelle de Londres pour sa collection de coupes d’essences forestières (encore essentiellement européennes), Nördlinger entreprend dès l’année suivante de diffuser un premier ensemble de cent échantillons joints à un manuel descriptif et à une méthode d’analyse et d’identification des bois. On rencontre parmi les essences choisies non seulement des conifères et des feuillus, mais aussi des palmiers, des fougères… Plusieurs directeurs de jardins botaniques, et notamment Charles Martins (directeur du jardin botanique de Montpellier), Ferdinand von Müller (directeur du jardin botanique de Melbourne), Bucco (jardinier principal à Gênes)… contribuèrent à l’entreprise par la sélection et l’envoi de nombreux échantillons de bois. Le dernier volume comprend notamment les descriptions de 50 essences récoltées par l’école de sylviculture de Dehradun en Inde, et publiées avec la collaboration de Nördlinger (Sections of fifty indian woods, 1884).
L’un des collègues de Nördlinger à Hohenheim, le professeur Köhler, fut l’inventeur au milieu du XIXème siècle d’un système d’éclairage pour microscopes devenu très répandu. L’usage croissant de cet instrument explique pour une part la présentation choisie par Nördlinger, à savoir le collage des échantillons au niveau d’orifices ovales. En munissant ainsi chaque pochette de protection, conçue pour être tenue d’une seule main, d’une sorte de passe-partout, il est possible d’analyser chaque coupe à l’œil nu (par transparence), à la loupe ou au microscope. Un tel instrument étant alors loin d’être répandu, Nördlinger axe néanmoins sa publication sur l’identification des principales structures de bois, en retenant dans sa grille d’analyse les critères discriminants les plus simples.
![]() source iconographique : Universität für Bodenkultur Wien ![]() A. Mathieu, Table analytique |
Au XIXème siècle, avec le développement des études sylvicoles, le mode d’analyse du plan ligneux des arbres (invariable pour une même espèce) se fixe autour des trois directions d’anisotropie du bois : les plan axial (parallèle à l’axe de la tige), radial (passant par le centre) et tangentiel (tangent aux cernes annuels). Avant Nördlinger, d’autres auteurs ont tenté de donner les bases d’une étude anatomique systématique des essences de bois, comme Th. Hartig dans son Histoire naturelle des cultures sylvicoles (Berlin, 1840). Certains lecteurs de Nördlinger réclamèrent des coupes longitudinales (ou radiales), ce que ce dernier exclut en alléguant le coût, la difficulté d’exécution ; à épaisseur égale, une coupe longitudinale sera aussi beaucoup plus fragile. Le système d’identification mis au point par Nördlinger est structuré autour de différents critères : moelle (Mark), rayons médullaires ou « miroirs » (Markstrahlen, constitués du parenchyme, qui en fonction de leurs tailles et dispositions permettent de définir plusieurs classes), « pores » chez les feuillus (Röhren, i.e. les vaisseaux) ou canaux résineux, cernes annuels, couleurs des bois. A la même époque, son collègue français A. Mathieu met au point une table sensiblement différente pour les essences courantes en France, plus fidèle aux descriptions anatomiques classiques [cf. ill ci-contre]. |



Ben Bubner, « The wood cross sections of Hermann Nördlinger (1818-1897) »,
International Association of Wood Anatomists Journal,,
2008, vol. 29, n°4, p. 439-457.
Nördlinger ne dévoila jamais sa technique de fabrication des coupes de bois : ni dans les Kritische Blätter für Forst- un Jagdwissenschaft, périodique dont il fut le responsable de la publication entre 1860 et 1871, ni dans son oeuvre majeure, Die technischen Eigenschaften der Hölzer, publiée en 1860. Bubner met en évidence le rôle joué par Jakob Briem (1824-1890), tourneur sur bois, qui usina probablement les échantillons destinés à la publication, en fonction des besoins (l'ensemble des coupes ne pouvait être réalisé une fois pour toutes). L'épaisseur des coupes est telle qu'elle permet à la fois de visualiser des caractéristiques propres au bois plein et poli (cernes, couleurs), et de mettre au jour vaisseaux et rayons par transparence. A l'article de Bubner est jointe la liste récapitulative des 1100 essences rassemblées par Nördlinger dans sa publication.
Auguste Mathieu, Description des bois des essences forestières les plus importantes,
Nancy : Grimblot & Vve Raybois, 1855, 39 p. [cote BIUP : 16091]
Cet ouvrage est quelquefois accompagné d’un coffret contenant 60 coupes transversales de bois issues du premier lot de 100 échantillons rassemblés par Nördlinger, et a été publié à l’attention des élèves de l’Ecole impériale forestière de Nancy. Il s'agit ainsi de la première édition « scolaire » des coupes de bois de Nördlinger. Nördlinger mentionne (vol. 10) l’existence d’autres publications s’inspirant du même modèle et généralement réalisées sous sa direction en France, en Grande-Bretagne, en Russie (Schafranow) et au Japon (coupes axiales et longitudinales plus épaisses).
H. Nördlinger, Mémoire sur les essences forestières de la Bretagne,
Nantes : P. Sebire, 1845.
[Numérisé et mis en ligne sur Google Books.]
A titre d’exemples de l’intérêt de l’époque pour la diversité forestière, ces listes publiées à l’occasion de l’Exposition universelle de Paris en 1867 :
Collection des produits forestiers du Grand-Duché de Finlande envoyés à l’Exposition universelle de 1867 à Paris.,
Paris : impr. Martinet, 16 p. [cote BIUP : 19651]
Collection d’échantillons de bois envoyée à l’Exposition universelle de Paris par le Jardin impérial botanique de Saint-Pétersbourg.
Paris : impr. Raçon, 1867, 16 p. [cote BIUP : 19650]
Pour tout renseignement complémentaire, vous pouvez contacter le responsable du fonds ancien, Jean-Marie Feurtet