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Tous trois parus pour la première fois au cours des années 1490, les traités intitulés Lumen apothecariorum (Lumière ou Luminaire des apothicaires, 1491), Luminare majus (Grand Luminaire, ca 1492-1493 ?) et Thesaurus aromatariorum (Trésor des parfumeurs, 1496) sont devenus, par leur nombreuses réimpressions en un même corps d'ouvrage au cours du XVIe s., les premières compositions modernes à connaître le succès par l'imprimé dans le monde pharmaceutique occidental. Pour reprendre l'expression de E.-H. Guitard (cf. bibliogr.), ils peuvent briguer le titre de premiers "manuels" pharmaceutiques de l'histoire. Les principaux incunables les ayant précédés dans les boutiques d'apothicaires étaient en effet tirés de textes antiques ou médiévaux, parfois récents certes mais ayant d’abord circulé sous forme de manuscrits (herbiers inspirés des Secrets de l'école de Salerne, textes de Saladin d'Ascoli ou de Nicolas Prévôt...). |
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![]() Pages de titre : l'épigraphe à Apollon Cynthius ![]() Colophons des éditions de 1491 et 1506 |
Imprimé pour la première fois à la fin de l'an 1491, le Lumen
apothecariorum a été composé par Quiricus de Augustis, médecin à
Tortona (Piémont), décédé en 1497. La BIUP en conserve une édition
originale sous la cote RES 6499 : son
colophon
[texte de postface, qui déjà au Moyen Age délivrait "l'état civil" des
manuscrits, et qui précède dans l'histoire du livre l'apparition de
l'achevé d'imprimer] permet d'en dater précisément l'impression
(Vercelli, le 15 novembre 1491). |
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En moins d'une décennie, Lumen apothecariorum connaît une dizaine de réimpressions, dont deux l'adjoignant déjà à un autre texte, intitulé Luminare majus, et dû à un autre médecin piémontais : Johannes Jacobus de Manlius (ou Giovanni Giacomo Manlio), exerçant à Boscho d'Alexandrie (auj. Bosco, plaine d’Alessandria, cité florissante du Quattrocento). Certains bibliographes (Hain, Ferguson) ont daté des éditions incunables du Luminare majus antérieurement à 1491, ce qui est hautement improbable dès lors qu'on entre dans la matière de l'ouvrage. Manlio se pose en effet en censeur et détracteur de son prédécesseur, et laisse des commentaires acerbes sur les erreurs commises par Quiricus, et traite couramment son livre de lumen male lucens, lumen obscurum, lumen tenebrosum, lumen fuscum, etc. (lumière sans éclat, obscure, ténébreuse, sombre). |
Exemples de lettrines ornées ou habitées ![]() Exemples de recettes et d'évolution typographique au XVIe s. |
Manlio se propose d'analyser, de corriger et d'augmenter
systématiquement près de 740 recettes et formules (Descriptiones)
tirées non seulement des Practica
de Mésué et de l'Antidotaire Nicolas,
mais aussi (ce que ne fait pas Quiricus) celles léguées par Sérapion,
Rhazès, Avicenne, Antonio Guainerio, John de Gaddesden, Pierre de
Tussignana, Bartholomé Montagnana, Nicolas de Florence... Enfin, dès les années 1500, plusieurs imprimeurs italiens adjoignent à ce couple un troisième traité, dont la première parution remonte à 1496 : le Thesaurus aromatariorum, de Paulus Suardus, apothicaire à Bergame (auj. en Lombardie). Il s'agit là encore d'une pierre d'angle de la littérature pharmaceutique, puisque ce répertoire est traditionnellement considéré comme le premier livre écrit par un apothicaire à l'usage de ses pairs – les précédents auteurs étant généralement médecins. La première impression date de 1496, mais la BIUP en conserve uniquement des éditions tripartites (à partir de 1506 : cote RES 6202). |
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Outre la diffusion de l'emploi de la métaphore lumineuse dans les traités pharmaceutiques, cet ensemble va avoir une influence notable sur les formes prises ensuite par le genre des formulaires. Par son souci d'exhaustivité, le Grand luminaire passe ainsi pour être le précurseur des premières pharmacopées (quelque temps avant la toute première pharmacopée officielle, le Nuovo Receptario, qui vit le jour en 1498 dans la Florence des Médicis). Les premiers auteurs modernes français, comme Thibault Lespleigney, dans son Promptuaire des médecines simples en rithme joieuse (Tours 1537, réédité par Dorveaux en 1899, cote BIUP 19185), ont abondamment puisé dans ces classiques italiens. Le Lumen apothecariorum est également cité par Michel Dusseau dans son Enchirid ou Manipul des miropoles (premier ouvrage pharmaceutique en langue française et en prose, imprimé pour la première fois à Lyon en 1561 ; cote BIUP RES 19145). Ainsi p. 130, dans le chapitre sur la conservation des denrées : « Les Huiles, d’autant qu’il en y ha de froides & de chaudes, sont à distinguer : car quant aux chaudes, plus sont antiques, & plus ont d’efficace, attendu que deviennent plus chaudes : pour laquelle raison, Lumen Apothecariorum dit que les Axunges [i.e. graisses] d’Oaye, & de Cannes, sont meilleures vieilles que recentes, pour les gouttes : dont s’ensuit que les huiles temperees se gardent moyennement, c’est assavoir, deux ou trois ans. Et les froides, comme Violat, Pavot, & Nenuphar, ne se gardent qu’un an, pour le plus, sans que changent de qualité, tellement que l’intention de rafreschir, ou de repercuter, n’y est plus. » |
Paul DORVEAUX, « Le Petit et le Grand luminaire des Apothicaires », La France médicale, 52e année,
1905, p. 226-227 [également paru dans : Revue des études rabelaisiennes,
1905,
p. 176-179].
Dorveaux
en tête de son article cite Rabelais, L. V, ch. XXIII : « J’en notay
pareillement deux autres [lanternes] insignes, à cause des bourses de
clystere qu’elles portoient à la ceincture, et me fut dict que l’une
estoit le Grand et l’autre le Petit Luminaire des Apothicaires ».
L.-J. VANDEWIELE, « Het "Licht der Apothekers" », Bulletin du Cercle Benelux d'histoire
de la pharmacie, n°27, oct. 1961, p. 1-9. [Voir Cote BIUP : P 16048]
Comporte
des inexactitudes bibliographiques, mais aussi de précieux
renseignements sur la diffusion de ces textes dans une autre région
motrice de la Renaissance, les Flandres, et sur la manière dont le
titre recherché de "Lumière" a amené moult formes de plagiats à la
suite de Quiricus.
E.-H. GUITARD, Manuel d'histoire de la littérature pharmaceutique : leçons professées à l'Institut d'histoire des sciences de l'Université de Paris et complétées par une biobibliographie pharmaceutique, Paris : Caffin, 1942, 138 p. [Cote BIUP : 47088]
L. HAIN, Repertorium bibliographicum, Stuttgart : J.G. Cotta ; Paris, J. Renouard, 1826-1831, 4 vol. [Cote BIUP : 13988]
M. PELLECHET, Catalogue général des incunables des bibliothèques publiques de France, Paris : A. Picard, 1897-1909, 3 vol. [Cote BIUP : P 11081]
J. A. BERNSTEIN, Music printing in Renaissance Venice : the Scotto Press (1539-1572), Oxford Univ. Press, 1998.
John FERGUSON, Bibliotheca chemica, Glasgow : Maclehose, 1906, vol. 2, p. 72-73 [Cote BIUP : RES 6549-2] Ferguson cite notamment un historien allemand, dont l'ouvrage paru en 1731 (Gottlieb Stolle, Anleitung zur Historie der Medicinischen Gelahrheit, Jena : Meyers) s'en prend vivement au Grand Luminaire, dont il ne faudrait pas attendre la moindre étincelle sans se munir de la lampe de Diogène, et dont les mixtures seraient à peine bonnes pour cirer ses bottes...
Pour tout renseignement complémentaire, vous pouvez contacter le responsable du fonds ancien, Jean-Marie Feurtet