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Le livre du moisMars 2010

Florilège tabacologique

Jacques Gohory, Instruction sur lherbe petum...
Paris : Galiot du Pré, 1572. [Cote BIUP : RES 19849]

Johann Neander, Traicté du tabac ou Nicotiane, panacée, petun...
Lyon : B. Vincent, 1626. [Cote BIUP : RES 14146]

De Villeneuve, Traité complet de la culture, fabrication et vente du tabac
Paris : Chez Buisson, 1791. [Cote BIUP : 19743]

Robert Taylor Pritchett, Smokiana : historical & ethnographical
[London] : B. Quaritch, 1890. [Cote BIUP : RES 5844]

Spire Blondel, Le Tabac. Le livre des fumeurs et des priseurs
Paris : H. Laurens, 1891. [Cote BIUP : 7126]

Mises à part quelques souches australiennes, la plupart des dizaines d’espèces de Nicotiana recensées sur Terre sont originaires d’Amérique. Dès les premiers voyages de Christophe Colomb, les Espagnols découvrent le tabac et ses utilisations au contact des Indiens des Antilles : en plus d’usages chamaniques et prophylactiques, les Amérindiens utilisaient le tabac comme composant de pâtes dentifrices, ou pour soigner des abcès. Le tabac a même rang de plante civilisatrice au sein des anciennes sociétés chamaniques des vallées de l’Ohio et du Mississippi qui l’assimilent à un dieu intercesseur ; et plus encore dans le cas des Aztèques pour qui le tabac (généralement bu après macération) est tout à la fois symbole de prêtrise, plaisir social et signe de distinction.

Charles FERMOND, Monographie du tabac comprenant l'historique, les propriétés thérapeutiques, physiologiques, et toxicologiques du tabac..., Paris : Impr. N. Chaix, 1857. 352 p. [Cote BIUP : 11005]

Illustration p. 16 : pipe indienne ou « tavaco », décrite notamment par B. de Las Casas. Le célèbre auteur de la Très brève relation de la destruction des Indes (1542) fut le premier, vers 1520, à identifier par écrit le « tabac » (terme plus tard appliqué au végétal, par Oviedo), et aussi à mettre ouvertement en garde contre l’addiction qu’il entraîne.


Tavaco (pipe indienne)
[Cote BIUP : 11005]


L'apparition du tabac dans les textes imprimés

L'apparition du tabac
dans les textes imprimés

Le mot « tabac », qui ne prévaut qu’à compter du milieu du XVIIe s., proviendrait du tavaco, sorte de pipe à doubles embouts (nasaux) des Indiens Arawaks. Parmi les autres dénominations amérindiennes à avoir connu une postérité, celle de « pétun » ou « petum » provient de dialectes tupis (Brésil, expédition de Cabral en 1500). La plante d’origine est définitivement identifiée vers 1519 par les colons ibériques (péninsule du Yucatan), et fait l’objet des premières grandes cultures du Nouveau Monde (Grandes Antilles).

Le moine gascon André Thévet, qui accompagne Villegaignon lors de son projet d’implantation d’une colonie dans l’actuelle baie de Rio, aurait été l’un des premiers, en 1556, à acclimater le tabac en Europe (en semant des graines brésiliennes au jardin des Cordeliers d’Angoulême, d’où le nom d’herbe angoumoisine). Les botanistes hollandais, qui en publient des représentations dès 1554, l’ont sans doute précédé de quelques années, et la même herbe, rapportée d’une exploration au Mexique, est acclimatée dans les jardins de Philippe II d’Espagne par son médecin F. Hernandez. Jean Nicot de Villemain, ambassadeur de France au Portugal à partir de 1559, se voit initié peu de temps après aux vertus médicinales du tabac, dont il fait adresser des échantillons à la régente Catherine de Médicis (le premier récit imprimé de la redécouverte de Nicot a été inséré par Jean Liébault dans l'éd. 1567 de L'Agriculture ou Maison rustique de Ch. Estienne, fol. 83-85, cote BIUP : RES 22613). La reine-mère aurait vu ses migraines soulagées grâce à cette plante séchée, et son fils Charles IX aurait été guéri d’un rhume chronique. Parmi les très nombreuses appellations attribuées au tabac (dont le genre est baptisé Nicotiana dès 1565 par le botaniste Adam Lonitzer – ce dont se plaint amèrement Thévet dans sa Cosmographie universelle –, nom repris en 1735 par Linné), on trouve ainsi celles d’herbe à Nicot, nicotiane, poudre à l’ambassadeur, catherinaire, herbe medicée, herbe à la reine… ces deux derniers noms étant ceux adoptés par le médecin Jacques Gohory qui commet en 1572 le premier traité de tabacologie de l’histoire.

D’autres dénominations témoignent pareillement des vertus dont on pare le tabac, comme herbe à tous les maux, herbe sainte, panacée antarctique, jusquiame du Pérou… En Italie à la même époque, on parle de l’herbe de Sainte-Croix, en mémoire de son propagateur le cardinal de Santa Croce, légat apostolique dans la péninsule ibérique. Si on ne fume que très marginalement à la Renaissance (hormis chez les marins : l’un des compagnons de Colomb, Rodrigo de Jerez, est même emprisonné par l’Inquisition pour sorcellerie après avoir « pétuné » avec trop d’ostentation), l’usage du tabac à fumer, séché ou fermenté, gagne rapidement le Vieux Continent à la fin du XVIe s., mais aussi l’Afrique et l’Asie (généralement au contact des colons, marchands ou missionnaires européens : Empire ottoman, Chine, Japon…). Au sein de chaque peuple se développent des usages (sociabilité et convivialité, spiritualité, chamanisme…) et des cultures matérielles (pipes, cigares, fumigations, prise, chique…) extrêmement variés. C’est une partie de cette diversité historique et ethnographique déjà multiséculaire, et certains des mythes et histoires populaires déjà nombreux qui entourent le tabac, qu’explorent avec dilettantisme et originalité deux curiosités ici présentées et imprimées à la fin du XIXe s., Smokiana de Robert Pritchett (1890) et Le Tabac de Spire Blondel (1891).

Jusqu’au cœur du XVIIe s. (époque où les médecins européens commencent à contester sa place au sein des pharmacopées), le tabac représente essentiellement pour les Occidentaux un nouveau médicament, dont les premières vertus éprouvées par les Amérindiens sont transmises aux colons espagnols. Censé soulager la syphilis et préserver du scorbut (grands fléaux du monde maritime), apaiser la fatigue, la faim et la soif, il remédierait aussi aux fièvres, migraines, diarrhées, etc. On l’emploie essentiellement par voie cutanée ou comme ingrédient de médecines composées (bien qu’aux XVIIIe et XIXe s., la fumée de tabac ait parfois été insufflée par voie rectale afin de réanimer les victimes de noyades, ou pour traiter la constipation et les vers). Le mythe du tabac panacée perdure tardivement dans les campagnes : à la fin du XIXe s., on observe encore en France des cas de fraude à la culture du tabac pour approvisionner empiriques et rebouteux.

Les apothicaires et épiciers, qui vendent le tabac en poudre (à priser) ou en carottes (à râper ou à chiquer) sont parmi les grands bénéficiaires de la mode tabagique des XVIe – XVIIe s. En France, après que Richelieu ait garanti une exclusivité de vente du tabac aux apothicaires (ordonnance de 1635) tout en instituant un impôt spécifique sur son importation (déclaration de 1629 surtaxant le tabac de 30%), Colbert institue en 1674 un privilège étatique sur la distribution du tabac (puis sur sa fabrication, en 1681). Le privilège des tabacs est d’abord affermé à Jean Breton, puis en 1721, à la Compagnie des Indes occidentales ; la ferme du tabac est enfin réunie à la Ferme générale en 1747.

Robert Taylor Pritchett, Smokiana [Cote BIUP : RES 5844] : Feuilleter le livre
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[Cote BIUP : RES 5844]

Spire Blondel, Le tabac [Cote BIUP : 7126] : Découvrir le livre
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[Cote BIUP : 7126]

L’antitabagisme apparaît dès le XVIIe s. : certains monarques ou certains Etats interdisent de fumer voire de consommer du tabac (Turquie, Russie ; Chambre du tabac érigée à Berne en 1675 pour juger le délit de tabagisme) et le clergé se montre généralement hostile à ces pratiques (cf. bulle d’Urbain VIII en 1642 excommuniant quiconque priserait dans une église), bientôt rejoints par un nombre croissant de médecins et de chimistes (ex. de N. Lémery, qui met en garde contre les risques de paralysie et d’apoplexie liés à l’excès de tabac). La découverte d’un alcaloïde spécifique du genre Nicotiana par Vauquelin en 1809, puis l’isolement de cet alcaloïde (la nicotine) à l’état pur par les chimistes allemands Reimann et Posselt (1828), et les expériences qui s’ensuivent (recherches de Barral [1842], de Vella et Claude Bernard [années 1850] sur l’empoisonnement nicotique) viennent confirmer la toxicité du tabac. A la même époque, le tabagisme, en tant que pratique (et bientôt fléau) de masse, apparaît véritablement. L’excès de tabac devient l’objet d’un combat de santé publique, longtemps marginalisé : en 1868 est créée une Association française contre l’abus du tabac (devenue depuis le CNCT, Comité nationale contre le tabagisme). Des liens sont parfois faits entre statistiques médicales et criminelles, tabac et problèmes sociaux.

Mais la manne que représentent pour l’Etat les taxes sur les tabacs (30 millions de livres dès les années 1780, et une régie sans cesse modernisée jusqu’à la fondation du Service d’Exploitation Industrielle des Tabacs [et des Allumettes] en 1926 [-1935]) est un puissant obstacle à l’audibilité de ces préoccupations sanitaires. Alors que la Révolution avait libéralisé la production et la vente du tabac (1791), le monopole des Tabacs est rétabli par Napoléon (par une régie d’Etat, déc. 1810). Parmi les principaux vecteurs du tabagisme figurent également le développement parallèle de réseaux de contrebande (de la troupe du célèbre Mandrin en 1754-1755 qui fait commerce illégal de sel et de tabac, jusqu’aux trafics de « tabac de cantine » dans les zones frontalières de la IIIe République) et la prégnance du tabagisme au sein du monde militaire (de la Guerre de Trente Ans qui répand le tabac en Europe centrale, jusqu’aux deux guerres mondiales qui généralisent les cigarettes américaines). Au total, le XIXe s., avec la mode du cigare sous la Restauration, relayée par celle de la cigarette à partir du Second Empire, correspond en France à un quadruplement de la consommation moyenne de tabac par habitant, préparant le terrain à l’explosion du tabagisme au XXe s.

Traité complet de la culture, fabrication et vente du tabac...

Traité complet de la culture,
fabrication et vente du tabac

Certaines des illustrations de R.T. Pritchett, et l'expression même de "Smokiana", ont été reprises sur divers sites web dédiés à l'art de fumer, notamment http://www.pipe-smokers.org (sans que la source ne soit citée, et avec des erreurs de légende) et http://www.pijpenkabinet.nl. En France, citons notamment le Musée du Fumeur à Paris (rue Pache, XIe arr., site web : http://www.museedufumeur.net/accueil/mdfFR.html)

Ned RIVAL, Tabac, miroir du temps. Histoire du tabac et des fumeurs, Paris : Perrin, 1981. 281 p. - 16 p. de pl. [Cote BIUP : 203991]

Pierre ZIVY, Le tabac : son histoire et son bon usage, Union générale d’éditions, 1965. 312 p. [Cote BIUP : 200564]

O. COMES, Histoire, géographie, statistique du tabac : son introduction et son expansion dans tous les pays depuis son origine jusqu'à la fin du XIX.e siècle, avec des notes sur l'usage de tous les excitants connus: hachîch, opium, bétel, café, thé, etc., Naples : Typographie coopérative, 1900, 332 p. [Cotes BIUP : 6186 ou 6538]

Charles FERMOND, Monographie du tabac comprenant l'historique, les propriétés thérapeutiques, physiologiques, et toxicologiques du tabac..., Paris : Impr. N. Chaix, 1857. 352 p. [Cote BIUP : 11005]

Guillaume CAPUS, Le tabac, Paris : Société d'éditions géographiques, maritimes et coloniales, 1929-1930, 3 vol. [Cote BIUP : 41005-1 à -3]

Cécile RAYNAL, « De la fumée contre l’asthme, histoire d’un paradoxe pharmaceutique », Revue d’histoire de la pharmacie, 2007, vol. 55, no. 353, p. 7-24.
Cet article donne notamment des éclairages sur l’histoire d’une forme galénique nouvelle à compter du milieu du XIXe s.: les « cigarettes médicinales » (et notamment de plantes antiasmathiques), signalées dès la première édition de l’Officine de Dorvault en 1844.

Anne CHARLTON, « Medicinal uses of tobacco in history », Journal of the Royal Society of Medicine, vol. 97 (2004), p. 292-296.

W.H. BOWEN, « The earliest Treatise on Tobacco : Jacques Gohory's Instructions sur l'hebre petum », Isis, 1938, vol. 28, n°2, p. 349-363.

Grace G. Stewart, « A history of medicinal uses of tobacco 1492-1860 », Medical History, vol. XI, no. 3 (juil. 1967), p. 228-268.
Comporte notamment une liste des ouvrages parus sur le tabac jusqu’en 1665.

Didier NOURRISSON, Histoire sociale du tabac, Paris : éd. Christian, 1999.

Id., « Tabagisme et antitabagisme en France au XIXe s. », Histoire, économie, société, 1998, no. 7-4, p. 535-547. Article disponible en ligne.


Pour tout renseignement complémentaire, vous pouvez contacter le responsable du fonds ancien, Jean-Marie Feurtet


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